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Sylvain Kerspern - dhistoire-et-dart.com

Jacques Stella - Catalogue
France, oeuvres datées de 1649-1651


Tables du catalogue :
La Fronde (1649-1651)
Ensemble

Table Stella - Table générale
Mise en ligne le 17 décembre 2016 - dernière retouche, - juin 2025
Au temps de la Fronde. Oeuvres datées de 1649-1651.
Le détail des références bibliographiques, en l’absence de lien vers l’ouvrage consultable en ligne, peut se trouver en cliquant sur Bibliographie.
Pour accéder aux notices, cliquez sur les images.
Le Christ retrouvé par ses parents, 1649.
Peinture, Schiedam
Frontispice pour Les Pseaumes de David
chez S. Huré (1650) Gravure
Le jugement de Pâris, 1650.
Dessin et peinture
(Madrid et Hartford)
La Vierge, l'Enfant et le petit saint Jean, 1650.
Peinture (C.P.)

Nativité Bonaparte, 1650.
Peinture (Lyon, MBA)
Vierge à la bouillie en tondo, 1651.
Peinture (C.P.)
La Sainte Famille au mouton et le petit saint Jean, 1651.
Peinture (Dijon)
Le Christ enfant retrouvé par ses parents dans le Temple
1649


Schiedam, Sainte-Lidvina
Huile sur cuivre.

47,3 x 35,2 cm.

Signé et daté sur le flanc du siège : J. Stella/ 1649

Historique :
découvert en 1995

Bibliographie :

- Cat. expo. Lyon-Toulouse, 2006, p. 170, 176

- Jacques Thuillier 2006, p. 159

- Maximilien Durand, « Autour du Christ retrouvé par ses parents », Jacques Stella. La première rétrospective. Dossiers de l'art n°136, 2006, p. 32-43.

- Sylvain Kerspern novembre 2015

Version pour l'oratoire
du Palais-Royal, 1645.
Bois, 66 x 54 cm.
Lyon, Musée des Beaux-Arts
Une peinture sur cuivre, le plus souvent, relève de la production pour amateur : si on ne peut écarter l'insertion dans un petit oratoire, le format de celle de Schiedam et le canon de ses personnages font plutôt songer à un objet de collection. Le sujet fut évidemment soufflé par les précédents du Noviciat des Jésuites et de l'oratoire d'Anne d'Autriche au Palais-Royal, deux commandes ayant eu, on le sait, un grand retentissement. De fait, Stella part de la proposition faite pour la régente pour élaborer sa nouvelle version : même décor intérieur doté d'une niche renfermant une menorah, option distrayant pareillement l'attention de Joseph de la scène principale, attitude comparable du Christ, qui vient de se lever et garde une main sur l'accoudoir de son fauteuil, dispositions semblables des personnages et des anges... essentiellement inversés. Soit dit en passant, ces rapprochements attirent l'attention sur le fait que la niche soit flanquée, sur le parcours des parents, d'une colonne au fût lisse, d'aspect monumental, et derrière l'enfant, par une autre cannelée, qui semble plus modeste : est-ce pour en faire des échos de ces personnages, expression de leur maturité physique, que celle spirituelle de Jésus transcende?

Ayant fait le tour des ressemblances, il faut bien étudier les différences. Si la menorah est toujours discernable, ses flammes sont en partie masquées par les angelots en vol; ainsi, le geste indicatif de Jésus ne peut plus renvoyer à leur manifestation symbolique de la foi hébraïque mais bien à celle du Père qu'incarnent ses envoyés. Dans la version pour Anne d'Autriche, Joseph semble se retourner sur l'interpellation d'un docteur; cette fois, c'est la simple dispute animée entre deux d'entre eux qui attire son attention, négligeant l'échange entre Marie et l'enfant. Comme pour exprimer en silence l'incompréhension des parents : comment se fait-il que leur fils puisse ainsi échauffer les esprits d'hommes supposés sages?

Mais le noeud de l'intrigue est sans doute dans le geste de Marie : de la main gauche, elle insiste sur les trois jours durant lesquels elle et Joseph l'ont cherché en vain. L'esprit du temps y voit l'annonce d'une autre période de trois jours au cours duquel le Christ disparaît : celui allant de sa mort à sa résurrection. Se trouve ainsi figurée la substitution de la Pâque chrétienne à celle juive, au cours de laquelle se situe l'épisode dépeint. Surtout, en découle une interprétation de la réponse de Jésus - « Ne savez-vous pas que je doive être avec mon Père? » -, non comme l'inauguration de son activité de prédicateur mais comme la mise en évidence de son triomphe sur la mort, qui lui permet de retrouver Dieu. Si elle fait de cet instant le premier de la vie publique qui va le conduire à l'accomplissement de son destin, elle en résume le cours dans son message universel. Une telle signification renvoie bien à une dévotion intime, non aux besoins de quelque personnage ou groupe investi dans une action au sein du monde.

S.K., Melun, novembre 2016

Frontispice pour
Les Pseaumes de David en latin & en françois
traduits par Emeric-Marc de la Ferté, évêque du Mans, et Jean Adam, jésuite, publié en 1651
chez Sébastien Huré



Le prophète roy chantant sur sa harpe ses divins cantiques, gravé au burin par Charles Audran d'après Jacques Stella (Mariette éd. 1996, p. 214)
Dessin perdu

Gravure par Karl Audran (1594 ou 1596 - 1674). In-12°.
Lettre : LES/ PSEAUMES/ DE/ DAVID/ En Latin/ et en/ François (sur la face de l'autel ou piédestal); Domine/ Saluum/ fac Re/ gem (sur la partition tenue par les angelots); Chez Sebastien Huré, rue S. Jacques, au Coeur bon 1650 (au sol). Signé K. Audran Sculp. (sur la contremarche, en bas à droite).

Exemplaires : Paris, BnF (A-7812)...

Bibliographie :
- Mariette éd 1996, Mandroux-França, Marie-Thérèse et Préaud, Maxime, Catalogues de la collection d'estampes de Jean V, roi du Portugal par Pierre-Jean-Mariette, Lisbonne-Paris, 1996; t. II, p. 214
- Isabelle de Conihout in Cat. expo. Lyon-Toulouse, 2006, p. 41 (non localisé)
L'avis au lecteur nous apprend que la traduction avait été laissée inachevée par l'évêque du Mans, Emeric-Marc de la Ferté, mort le 30 avril 1648; sa soeur Geneviève aurait alors confié le manuscrit au Jésuite Jean Adam (1608-1684). De fait, si l'ouvrage paraît en 1651, Audran signe sa gravure de 1650, qui doit être aussi celle du dessin de Stella. La gravure ci-contre provient de la collection d'Albert Pomme de Mirimonde consacrée à l'iconographie musicale donnée à la Bibliothèque nationale de France. Le canon allongé du roi, le traitement sculptural de l'anatomie des angelots se retrouvent, par exemple, dans le frontispice pour le tome 3 de La perspective pratique (ci-contre; voyez sa notice).

Stella, bien servi par Audran, donne de nouveau une composition efficace et claire en petit format. David a déposé les insignes de sa royauté sur l'autel voisin, et s'est emparé de sa harpe pour entonner le psaume Domine, salvum fac regem (Seigneur, sauve le roi) suivant la partition que lui présentent les angelots. Il remet ainsi clairement son salut temporel entre les mains de Dieu.
Le psaume en question, comme on peut s'en douter, faisait partie de la liturgie royale française. À cela s'ajoute qu'au témoignage du chanoine Le Rouge, il servait pour la Fête de la Sainte Cécile du Mans (Archives de la Sarthe, G21, 25 février 1633) : même si Emmeric-Marc de la Ferté n'y obtint son siège que plus tard, et n'y résida sans doute guère, la coïncidence n'est peut-être pas tout à fait fortuite. Elle souligne la relation étroite faite alors entre la religion, ses saints personnages, et la royauté. J'ai souligné en 2004, dans l'exposition consacrée à Bossuet, que le personnel épiscopal - évêques comme chanoines attachés à la cathédrale, principalement - a volontiers témoigné sa fidélité à la couronne durant la Fronde. Si l'initiative de cette image ne revient sans doute pas au prélat, puisqu'il n'a pas eu le temps de terminer sa traduction, mais au Jésuite Adam, un même sentiment peut expliquer que ce psaume soit expressément mentionné dans le frontispice, malgré mais aussi à cause de l'actualité. Stella, peintre ordinaire du roi logé dans son palais du Louvre, ne pouvait qu'y souscrire...

S.K., Melun, octobre 2016
Jacques Stella Harford 1650 Le jugement de Pâris
1650

* Peinture : Hartford, Wadsworth Atheneum, The Ella Gallup Summer an Mary Catlin Summer Collection

** Dessin : Madrid, B.N.

* Huile sur toile.

75 x 99 cm.

Signé et daté sur la rame du dieu fleuve : Stella f. 1650

Historique :
coll. Louis-Henri Loménie de Brienne (1636-1698) en 1662. Coll. Geoffroy Chalut de Verins (selon le catalogue de la vente de 1816). Coll. Deville, vente à Paris 19 mars 1816, lot 32 (acq. par l'expert Hypolite Delaroche pour Foret? 131 fr.); vente à Paris, 1er février 1819, lot 26, acquis par le peintre Ferréol (de) Bonnemaison (1766-1826); vente à Paris, 17-21 avril 1827, n°98. Coll. Alexandre Dumont, Cambrai en 1860 (mentionné alors par Paul Mantz). Vente à Paris, 27-28 juin 1957, n°180. Julius Wietzner, Londres; acquis par le musée.

** Plume et encre brune, lavis d'indigo..

19,2 x 26,8.

Historique : Madrid, Bibloteca Nacional de España depuis 1906 au plus tard.

Bibliographie (sommaire):

* Angel M. de Barcia, Catálogo de la colección de dibujos originales de la Biblioteca Nacional, Madrid, 1906, p. 750, n°8893 (Brebiette)

* Pierre Rosenberg, Cat. expo. La peinture française du XVIIè siècle dans les collections américaines, Paris-New York-Chicago, 1982, p. 372

* Sylvain Laveissière in cat. expo. Jacques Stella (1596-1657), Lyon-Toulouse, 2006-2007, p. 188-189

* Jacques Thuillier, Jacques Stella, Metz, 2006, p. 160-161
Le dessin de Madrid a été judicieusement attribué à Stella par Nicolas Sainte-Fare-Garnot en 2001. Barcia, en 1906, l'avait catalogué comme Brebiette (ce qui n'était pas si éloigné), mettant en doute l'inscription figurant sur la rame, que le site de la B.N. espagnole lit « secomanere » mais qui désigne à coup sûr le fleuve Scamandre, partie prenante de la Guerre de Troie dont le jugement du berger forme prémices. Comment ne pas remarquer que Stella signe la peinture au même endroit? Il y a quelque ironie, de fait, à constater que Loménie de Brienne, trop jeune pour être le commanditaire, ait possédé ce tableau, lui qui s'agace, à propos de Poussin de cette pratique qui consiste à représenter un Dieu-fleuve, figure humaine servant à incarner un cours d'eau (Jacques Thuillier, « Pour un “ Corpus Pussinianum ” », Colloque Nicolas Poussin (Paris, 1958), 1960, II, p. 213)... Plus compréhensible est son intégration à la collection de Ferréol de Bonnemaison : il endosse, en effet, dans ses rares peintures - lui dont la réputation tient plutôt à sa pratique de la restauration - le goût néo-classique que l'art de Stella, singulièrement ici, semble présager.

Tout connaisseur du temps ne pouvait manquer de relever le rapport à Raphaël, et la gravure que Marcantonio Raimondi a tirée de sa composition sur le sujet. Cette référence évidente faisait certainement partie du « cahier des charges » de la commande : on connaît pour Poussin et Le Brun pareil souhait de les voir peindre un ouvrage pouvant être comparé à une invention du maître de la Renaissance italienne, identique ou apparentée.

Pour se faire une idée du défi lancé à Stella, la lecture de ce que Roland Fréart de Chambray dit du modèle dans son Idée du peintre parfait (1662) nous est d'autant plus précieuse que Stella a peint deux tableaux pour le théoricien, sans doute vers le temps du Jugement de Pâris. Non que je pense que Stella cherche ici à répondre aux remarques de Chambray publiées douze ans après son tableau : je ne me servirai du texte que pour souligner les convergences et les différences, et en certains points éclairer le propos de l'artiste.

Au demeurant, il faut d'abord relever que ce sur quoi Chambray insiste, la perspective et la question du point de vue, est traité de façon nettement différente par Stella : son approche est frontale, recourt à la frise, installant le spectateur quasi de plain-pied quand Raphaël, en proposant une vue légérement en plongée, permettait, en effet, par les dispositions des corps, de percevoir l'espace. Néanmoins, suivre le raisonnement sur le point de vue, situé au niveau du regard du berger chez Raphaël pour faire écho à celui du spectateur, conduit à pareillement noter son installation au niveau de l'horizon : il est, en effet, la clé de l'invention.

Autre différence essentielle, Stella ne peint pas le moment du choix fait par le berger, mais vraisemblablement celui de la remise de la pomme par Hermès. Il faut dire que le peintre semble accorder plus d'attention aux enjeux de l'histoire, en replaçant au centre la triade des déesses.

Athéna, de dos, indique la victoire par les triomphes militaires qu'elle lui promet; Aphrodite est accompagnée des Grâces qui la parent, et d'Eros qu'elle incite, clairement dans le dessin, à viser Pâris; Héra, moins vindicative par le geste que dans le modèle italien, manie pour autant la carotte et le bâton, indiquant d'une main dotée d'un sceptre les richesses et le pouvoir sur les hommes qu'il pourrait espérer, et de l'autre le char d'Apollon accompagné des heures, précédé des Dioscures, prélude de la ruine de Troie selon ce que Chambray nous en dit. Le franchissement par l'attelage divin du cercle zodiacal n'est pas anodin : il reprend, de façon plus allusive que chez Raphaël, les trois signes clairement montrés dans son modèle : le Bélier, signe d'Ariès, de la Guerre; le Taureau, la maison de Vénus; et les Gémeaux. Ceux-ci précédant le char, leur symbole est à peine plus visible que celui du Bélier, masqué par les chevaux, dans lequel Apollon vient donc d'entrer. Implicitement, la promesse amoureuse qu'inspire la beauté ouvre ainsi une phase de conflits et de désordres.

Si Stella s'est manifestement inspirée d'une des trois nymphes sur le côté de la gravure, courbant le dos, pour dessiner la jeune femme proche d'Éole (ensuite modifiée dans son port de tête), il faut remarquer qu'il substitue à cette présence féminine, allégories de la fertilité du Mont Ida, des satyres épiant la scène. Ils instaurent un érotisme du regard qui tire l'histoire vers l'analyse des Passions.
On s'aperçoit alors que tous les personnages, contrairement à ceux du prototype italien, sont impliqués dans la scène principale, qu'ils y participent ou qu'ils la voient. Cela peut expliquer la note d'humour mise dans l'expression effrayée du jeune berger, sur les épaules de qui reposent tant de responsabilités, manifestées par autant de paires d'yeux rivées sur lui.

Pour Stella, c'est aussi l'occasion d'un défi lumineux exprimé par Chambray : peindre la lumière irradiante d'Apollon. De là, il trouve l'idée de l'arc-en-ciel matérialisant Iris - laquelle disparaît apparemment du dessin au tableau -, et module l'éclairage des nuées pour en marquer l'altitude. C'est la lumière qui vient tout autant caresser les nus féminins que projeter des ombres cache-sexe (précaution que Raphaël ne prit pas). Elle est, pour un artiste, le révélateur de toute histoire, et c'est elle qui autorise tout regard. Ainsi Stella fait-il de ce sujet une méditation sur l'art de peindre le Beau idéal, redoublant l'hommage au maître qu'il révérait par-dessus tout, dans un style très personnel, avec cette lumière laiteuse et froide sublimant la beauté féminine, en un nouveau chef-d'oeuvre.

S.K., Melun, octobre 2016




L'adoration des bergers,
(Nativité Bonaparte)
peinture
(Lyon Musée des Beaux-Arts)

dessin préparatoire
(coll. part.)

et

gravures de
Luigi Fabri (c. 1778-ap.1835)
et
Marie-Pauline Soyer (1786-1871)

Peinture. Toile. 97 x 143 cm (selon G. Chomer 2003); 104 x 153 cm selon la documentation du musée.
Historique : collection Lucien Bonaparte, prince de Canino, Rome, 13 juin 1804, salle 2; gravé par Fabri; sa vente à Londres le 6 février (lot 149) puis le 15 mai 1816 (lot 95; 3,5' X 5'; env. 107 x 153 cm); vente L. Bonaparte, Paris, 25 décembre, 10 janvier 1823, n°35 (Edelein-Badie 1997) (ou 53?). Coll. part. en 1999-2003 (selon G. Chomer). Localisation actuelle inconnue (Paris, coll. part.?); acquisition par le musée des Beaux-Arts de Lyon en 2022.

Dessin préparatoire. Plume et encre brune, lavis gris. 10,6 x 14,7 cm. Coll. part.
Historique : vente Christie's Paris, 16 novembre 2008; coll. part.

Gravures :
- par Luigi Fabri (c. 1778-ap.1835). 20 x 27 cm. British Museum; Mantova, Racc. Adalberto Sartori (en bas à gauche).
Lettre : Dans la marge, à gauche : Stella dip.; au centre : La Natività; à droite Fabri inc.
- par Marie-Pauline Soyer (1786-1871). British Museum. (en bas à droite)
Lettre : Dans la marge, à gauche : Stella pinx.t; au centre : Adoration des Bergers; à droite Mme Soyer sc. BnF.

Bibliographie :
* Choix de gravures à l'eau forte, d'après les peintures originales et les marbres de la galerie de Lucien Bonaparte. Cent quarante deux gravures, Londres, 1812, p. 3, n°42.
* Charles-Paul Landon, Choix de tableaux et statues des plus célèbres musées et cabinets étrangers, Paris, 1819, gravure de Pauline Soyer.
* Béatrice Edelein-Badie, La collection de tableaux de Lucien Bonaparte, prince de Canino, Paris, 1997, p. 273, n°251.
* Gilles Chomer, « Jacques Stella : dessins préparatoires », colloque Rencontres de l’École du Louvre. Dessins français aux XVIIè et XVIIIè siècles, 24-25 juin 1999, 2003, p. 188-190
* Sylvain Kerspern, « Les Stella : suppléments aux catalogues de 2006 : l'Adoration des bergers vendue chez Christie's », site dhistoire-et-dart.com, mise en ligne le 10 décembre 2008, retouche en août 2012.
* Sylvain Kerspern, « Catalogue de l'œuvre de Jacques Stella : Actions prises sur le naturel, dit aussi « dessins de genre », site dhistoire-et-dart.com, mise en ligne en mai 2023.
(retouche, juin 2025) * Didier Rykner, « Un grand tableau de Jacques Stella acquis par Lyon », site La tribune de l'art, mise en ligne le 1er mai 2025.

Notice initiale, 2024. Retouches à la suite
La découverte d'un dessin préparatoire à cette composition en 2008 m'a permis d'aborder une première fois alors ce qui est sans doute une œuvre importante des dernières années. Sa publication ne m'a pas permis d'en savoir plus sur le tableau, qui est peut-être toujours dans les mêmes mains. À l'estampe faite par Fabri dans le contexte italien de la collection Lucien Bonaparte, publiée en 1812 avec le volume qui en est édité à Londres, s'ajoute celle de Marie-Pauline Soyer pour l'ouvrage de 1819 de son père Charles-Paul Landon, dans une entreprise éditoriale ayant pour vocation de compléter ses publications sur le Musée du Louvre d'ouvrages consacrés aux grandes collections européennes, toujours dans le désir d'instruction dans les arts.

Je ne reviens pas sur le rapport à Poussin souligné par Landon dans le registre de l'imitation et par Gilles Chomer autour de la question des modes, auquel je ne souscris pas et que j'ai déjà réfuté en 2008, ni sur l'évidence d'une inspiration toute personnelle, alimentée par des précédents pouvant remonter jusqu'aux premières années de sa production, comme le tableau de Bath. La composition témoigne, avec d'autres, de l'utilisation pratique des « dessins de genre » dans sa peinture. Il s'en sert ici pour instiller le naturel dans la pose des jambes et du bras de soutien du berger à contre-jour au centre, au premier plan.

Dans la feuille, l'essentiel des dispositions est trouvée. Joseph s'occupe des animaux tout en jetant un regard vers sa famille; dans le tableau, la tâche l'absorbe tout entier, sans doute pour s'assurer de l'apaisement de l'âne et du bœuf dérangés par l'irruption pastorale. La jeune femme vers le centre du tableau, inclinée vers l'Enfant, ne joint plus ses mains en signe de prière mais en mêle les doigts en un geste d'attendrissement. Un homme, initialement agnouillé, de dos, visible derrière celui qui se recule devant l'évidence lumineuse du Christ, se lève désormais pour tenir la porte au nouveau venu, tout en continuant à indiquer la scène de l'autre main.

Six hommes accroupis.
Mine de plomb et lavis gris.
15,8 x 24,3 cm. Ancienne coll. Wolf.
Détail du dessin préparatoire vendu en 2008

L'arabesque des attitudes s'en trouve plus nettement lisible sans nécessairement, faut-il le dire à nouveau, retrouver l'esprit de Poussin : l'étonnement du miracle fait progressivement place à la tendre et simple adoration, au plus près de l'Enfant. Le parcours en est sans doute plus sensible dans le tableau par le jeu du coloris dans le registre du nocturne. Stella y a toujours été sensible pour ce sujet, que le support minéral l'y incite, comme à Bath, ou pas, comme dans l'Adoration aux anges (1635) de Lyon. Pouvaient s'y mêler ses admirations pour Giulio Romano et Corrège. Ces modèles viendraient ainsi au soutien contre une appréciation des paysans de Stella dans ses Pastorales, cousins de ceux présentés ici, et jugés peu naturels; reproche jamais fait, soit dit en passant, à ceux de Poussin... Quoiqu'il en soit, Jacques donne ici une nouvelle démonstration de sa science des dispositions, à rapprocher de la sarabande de la Folie de Salomon pareillement ponctuée par le jeu de lumière. J'espère que le tableau se manifestera prochainement pour en témoigner, sans doute, au plus haut.

S.K., Melun, janvier 2024

Retouche, janvier 2025.

Le tableau a été acquis par le musée des Beaux-Arts de Lyon en 2022. La reproduction ci-contre, la seule dont je dispose à ce jour, confirme l'effet de nuit sans vraiment permettre de l'apprécier pleinement. Je n'ai pas encore eu l'opportunité de le voir, le tableau étant en réserve, peut-être en attente d'une restauration. La photographie incite tout de même à des remarques supplémentaires.

La nativité.
Toile, 104 x 153 cm.
Lyon, Musée des Beaux-Arts.

Le document, dans son imperfection même, pourrait souligner un changement de format dans la partie supérieure. Certes, les gravures confirment l'actuel, mais elles ne remontent pas au-delà du début du XIXè siècle, pas plus que les mentions du tableau. En revanche, oter le possible ajout devant inscrire la peinture dans un lambris permettrait de retrouver celui donné par le dessin (ci-contre). Il est vrai que la feuille semble amputée dans la largeur : l'examen du tableau pourra donner le fin mot de l'histoire.

Reprendre ma documentation m'a rappelé une référence envisagée mais omise dans la notice ci-dessus. La composition en largeur, le jeu de clair-obscur puissant, l'installation dans un décor d'étable rustique ou encore le motif du panier porté à bout de bras, bien plus qu'à Poussin, pourrait renvoyer... à Rubens. On connaît du Flamand une peinture proche aujourd'hui à la National Gallery of Scotland (ci-contre). Une gravure de Jan (ou Hans) Witdoeck (1604?1615?-1642?) (ci-dessous) en reprend tous les éléments mais dans une composition élargie par l'apparition de deux bergers porteurs d'une chandelle, ajoutant aux recherches lumineuses.


Jan Witdoeck d'après Rubens, Adoration des bergers
Gravure au burin. 40, 3x 56,6 cm. Paris, Petit-Palais

La gravure fait plus nettement sentir l'effet de projection des ombres sur le mur du fond depuis la source divine de l'Enfant Jésus visible aussi chez Stella. Celui-ci, dont la culture picturale était grande, peut avoir eu envie de se mesurer à Rubens via l'estampe. Il se peut aussi que des sources communes (Corrège, les Bolonais) aient conduit à pareille rencontre. La notice qui précède témoigne de recherches semblables dès les premières versions du sujet : il ne saurait s'agir, à nouveau, d'une production sous influence mais d'un témoignage supplémentaire de son grand amour pour la peinture, le poussant sans cesse à se renouveler.
Peter Paul Rubens (1577-1640)
L'adoration des bergers.
Toile, 73,8 x 92,4 cm.
Edinburgh, National Gallery of Scotland.

S.K., Melun, janvier 2025

Retouche, juin 2025. Autour d'une date : Stella, Poussin, Rubens

Bibliographie additionnelle :
* Jean-Claude Boyer, « Per fas et nefas : Simon Vouet, sa gloire et les voies de celle-ci », actes du colloque Simon Vouet, 1991 (Stéphane Loire, dir.), Paris, 1992, p. 583-591.
* Didier Rykner, « Un grand tableau de Jacques Stella acquis par Lyon », site La tribune de l'art, mise en ligne le 1er mai 2025.

Le tableau a depuis été restauré, révélant une signature et une date, 1650, incontestables. Je dois ici remercier Didier Rykner et La tribune de l'art qui se sont fait l'écho de ma publication de cette notice diffusée par la lettre d'information du site, complétant les informations dont je pouvais disposer; et le personnel du musée, par les intermédiaires de Gérard Bruyère, Henrique Simoes et Ludmilla Virassamynaiken, qui m'ont donné accès à de bonnes reproductions, confirmant notamment la lecture faite de la date. La notice, initialement placée parmi les premiers ouvrages datables de 1652-1654 (je situais le tableau et son dessin vers 1652) se trouve donc désormais ici. Voilà qui appelle de nouveaux commentaires.

La restauration a confirmé l'impression que m'avait donnée la reproduction dont je pouvais disposer selon laquelle le tableau avait été agrandi en haut comme en bas. Elle a prudemment conservé cette modification, qui reste lisible. Pour autant, la composition originale s'en trouve considérablement modifiée, atténuant en l'aérant l'intensité des réactions, conférant une certaine solennité au dépens d'une intimité mélée de tensions; substituant, d'une certaine façon, l'esprit de Poussin à celui de Stella. J'aurais à y revenir.

Un point auquel je n'ai pas pris garde en publiant le tableau dans le souhait de poursuivre la mise en ligne du catalogue est que je n'ai pas procédé comme à l'accoutumée pour un ouvrage dépourvu (jusqu'alors) d'une indication chronologique précise, à savoir la mise en regard d'autres témoignages qui en bénéficient. J'aurais peut-être modulé ma datation; serais-je aller jusqu'à la mettre spontanément en regard du Jugement de Pâris, catalogué dans la notice qui précède, portant le même millésime? Stella est décidément, on le sait, un artiste qui ne se laisse pas facilement saisir de ce point de vue.

On conviendra, je pense, que la puissance mise en œuvre dans le tableau désormais à Lyon offre plus de liens avec des ouvrages datés de la décennie 1650 (qui commence en 1651, le tondo de La Vierge donnant la bouillie catalogué plus bas, et plus encore Jésus et la Samaritaine, Le repos en Égypte du Prado, de 1652, voire les grands retables de 1654 de Bellecour et de Provins) qu'avec les années 1640, mêmes ultimes (voir ci-contre). L'explication tient peut-être à un statut particulier qui incite l'artiste à ouvrir de nouvelles voies, différentes de celles du Jugement de Pâris qui demeuraient dans la pleine cohérence des choix faits jusque là, dans l'héritage classique d'un Raphaël et dans l'ambiance esthétique des frères Fréart. Il se peut que ce soit selon une référence proposée, qui a surpris, et sur laquelle je souhaite revenir : Rubens.

La nativité, 1650. Toile, détail de la signature : STELLA F./ 1650.
Lyon, Musée des Beaux-Arts.
Ci-dessous, version agrandie puis au format original (Photo Martial Couderette).

Le Christ retrouvé dans le Temple, 1649. Cuivre. 47,3 x 35,2 cm.
Schiedam, Sainte-Lidvina
Le repos de la Sainte Famille, 1652. Toile. 74 x 99 cm.
Prado

Antoine Bouzonnet Stella, le neveu, se trouvera convoqué dans la Querelle du coloris opposant partisans du coloris et du dessin sous les bannières respectives de Rubens et Poussin. Aussi, après avoir pensé pouvoir m'en passer, il me faut aussi envisager ce qui peut rapprocher la peinture du Normand de notre tableau, puisqu'à nouveau, son nom a émergé à son propos.

S'agit-il d'envisager une composition comparable sur un sujet voisin? Le tableau de Lyon a peu à voir avec la première version connue du thème par le Normand, peinte peu avant que Stella ne quitte Rome (Londres, National Gallery) : tableau en hauteur, diurne, installant la scène dans une ruine antique et ouvrant sur un fond qui montre d'autres bergers. Deux autres versions tardives rompent avec ce parti pour une composition en largeur propice à ce rapprochement. La première et la plus ample est documentée par une gravure de Jean Pesne (exemplaire en ligne au British Museum) et une peinture aujourd'hui à la Yale University qui, sur reproduction en haute définition, semble une copie ancienne. La comparaison avec le tableau de Stella marque plus de différences que de ressemblances, le Lyonnais affirmant son inspiration personnelle par la retenue jusque dans la gestuelle expressive. Surtout, si la peinture de Poussin correspond bien au tableau commandé en 1650 par Séraphin de Mauroy sur la base du style, on ne peut en faire un modèle pour notre artiste, contrairement à ce que Gilles Chomer pouvait encore croire en situant plus tard notre peinture.

Au fond, quels sont les enjeux sur lesquels Stella insiste? Son point de départ n'est pas une idée de Poussin mais un modèle révéré par le Lyonnais, Correggio et sa Nuit de Dresde, une Adoration des bergers, qui fait de l'Enfant la source lumineuse de la scène. Le motif a été actualisé par les Bolonais, notamment Annibale Carracci (1560 - 1609) et Francesco Albani (1578-1660). Sur ces modèles, Stella a donné ses tout premiers exemples dans le genre, le tableau de Bath ou celui de la collection Borghese, datables des premières années romaines. La lumière, la disposition en frise en une circulation narrative, expressive, le cadre rustique, tout est déjà en place, de manière embryonnaire.

Nicolas Poussin (d'après?), L'adoration des bergers. Toile. 84 x 126 cm.
The Yale University, Gift of William T. Lapko and purchased with the Leonard C. Hanna, Jr., Class of 1913, Fund.
Correggio,
L'adoration des bergers dit aussi La Notte.
Huile sur bois. 256,5 x 188 cm.
Dresde, Gemälde Galerie.
Jacques Stella
L'adoration des bergers Borghese.
Huile sur pietra paesina, 16 x 25 cm.
Rome, Galleria Borghese

Le tableau de Lyon ne fait qu'actualiser, en les densifiant, des dispositifs mis au point en Italie, et très tôt. Entre-temps prend place un long processus d'assimilation de l'héritage de la Renaissance et de l'actualité depuis Caravage et les Carracci dans un foyer romain carrefour européen toujours bouillonnant, puis l'affirmation en France par un style épuré qui ne doit à l'amitié de Poussin que la reconnaissance de préoccupations partagées mais qui s'en singularise par un langage propre, qui fonde l'atticisme parisien et qui se perçoit notamment dans la confrontation au Noviciat des Jésuites. Il faut encore le répéter : le Normand ne peut avoir accordé son amitié que sur la reconnaissance d'un talent comparable, estimable, et seules des aspirations voisines peuvent l'avoir convaincu de l'entretenir tout au long de sa vie.

L'attitude du berger drapé d'orange se reculant brusquement peut-il, malgré cela, s'inscrire dans une imitation de la rhétorique de Poussin, à la gestuelle nettement plus marquée? Denis Coekelberghs, dans son commentaire de la publication de La tribune de l'art, a judicieusement relevé un rapprochement possible avec une Adoration des bergers d'un peintre flamand qu'il connaît bien, Théodore van Loon (1582 - 1649), un artiste qui figure parmi ceux qui ont résisté à l'emprise rubénienne. L'inventaire de Claudine Bouzonnet Stella, qui doit traduire au moins en partie la collection amassée par son oncle jusque dans le goût pour l'estampe et le dessin, atteste, à coup sûr, d'une connaissance de l'art de grande ampleur, tant historique que géographique; mais au point de faire référence à cette composition? Le lien entre les deux compositions semblant historiquement inexplicable, il fallait envisager une source commune. Elle n'étonnera pas pour Stella : il s'agit d'un des cartons de Raphaël de la tenture des Actes des apôtres, qu'Ugo da Carpi a gravé sur bois, en chiaroscuro, dès 1518 (ci-contre).

Cette figure est peut-être celle qui réagit avec le plus de vigueur; et pourtant, elle renvoie, une fois encore, à un modèle classique, soulignant la mesure dont elle est le contrepoint. Autre élément constitutif du tableau, le recours aux études sur nature - ou dessins de genre - pour le berger de dos en orange et rouge, presque au centre n'impose décidément pas d'y voir l'influence de Poussin. Le charmant agneau installé derrière lui est une autocitation : il est installé dans une pose identique à celle que Stella lui avait donnée... dans le dessin de l'Adoration des bergers dessinée du musée Magnin, du début de sa carrière.

Théodore van Loon, L'adoration des bergers.
Toile. 166 x 242 cm.
Heverlee, Abdij van 't Park
Ugo da Carpi d'après Raphaël,
La mort d'Ananias. Gravure sur bois, 1518. 24,5 x 37,2 cm.
British Museum
(Ci-contre) Jacques Stella, Six hommes accroupis.
Dessin. 15,8 x 24,3 cm. Ancienne coll. Wolf.

(Ci-contre) Jacques Stella, L'adoration des bergers.
Dessin. 22,4 x 31,4 cm. Dijon, Musée Magnin

Les remarques qui précèdent, le rapprochement avec van Loon, la référence à Raphaël voire le réemploi d'idées remontant aux premières années en Italie n'entrent-elles pas en contradiction avec une éventuelle émulation avec Rubens? Je ne le crois pas et je pense, au contraire, que c'est par ce biais que peut s'expliquer l'écart avec l'autre composition importante de l'année, Le jugement de Pâris.

Recherche lumineuse, circulation latérale depuis une entrée jusqu'à l'Enfant, contre le sens occidental de lecture et sur fond de mur à charpente de bois où viennent se plaquer de fortes ombres, personnages portant sur leur tête un panier d'offrandes, comment ne pas voir ce que notre tableau et les deux versions du sujet par le Flamand (dont la gravure ci-contre, sans doute en sens inverse de la composition originale) peuvent avoir en commun, bien plus nettement que les propositions de Poussin? Pourquoi serait-ce surprenant quand on sait que dès l'Italie dans une composition gravée par Goyrand, un Retour d'Égypte, Stella a témoigné de son intérêt pour le maître flamand?

On peut aller plus loin, dans le détail. La vieille femme au-dessus de l'Enfant présente un type à la face large et ridée inhabituel chez Stella et qui semble bien s'inspirer de celui de vieilles femmes rubéniennes, comme celle accompagnée d'un jeune homme, éclairés par une chandelle, connue par la gravure. Elle est en fait le symptôme le plus net d'une typologie s'écartant des canons inspirés de l'antique ou de Raphaël, aux visages joufflus qui s'empourprent; ainsi, l'enfant proche de la jeune femme agenouillée vêtue de bleu, au centre du tableau, ressemble bien plus à ceux de Rubens qu'aux putti des Jeux et plaisirs de l'enfance dessinés quelques années auparavant.

Le nom de Rubens posé comme référence en 1650 est-il si surprenant? Si l'accès au Palais du Luxembourg, théâtre de son triomphe au service de Marie de Médicis, n'était pas forcément facile, Laurent de La Hyre avait pu y lever des copies dessinées (Albertina) vers la fin des années 1630 par l'entremise de Richelieu pour qui il peint. La Hyre, ami de Vignon et de Stella, figure parmi les fondateurs de l'Académie Royale de peinture et de sculpture en 1648, avec Charles Le Brun ou Eustache Le Sueur, anciens élèves de Vouet, mais aussi un Juste d'Egmont, ancien collaborateur de Rubens au Luxembourg.

Jan Witdoeck d'après Rubens, Adoration des bergers
Gravure au burin. 40, 3x 56,6 cm. Paris, Petit-Palais
Paul Pontius (?) d'après Rubens,
Vieille femme et jeune homme à la chandelle
Gravure. 24,8 x 20 cm.
British Museum
Adam Bolswert d'après Rubens,
Sainte famille et sainte Anne
Gravure. 42 x 33,1 cm.
British Museum

Jean-Claude Boyer, à l'occasion du colloque Simon Vouet (1992), s'est appuyé sur les ouvrages de deux auteurs, François de la Mothe Le Vayer (1588-1672) et Georges de Scudéry (1601-1667) pour brillamment éclairer le contexte difficile de la création de l'institution en février 1648 ; Vouet, écarté, avait souhaité riposter par la mise en place d'une école via la maîtrise parisienne dont le succès ne fut interrompu que par le décès brutal du maître en juin 1649. L'historien d'art procède à la mise en regard de deux des ouvrages de chacun de ces auteurs dont les seconds se placent précisément en 1648-1649, soulignant l'évolution qui se manifeste alors.

La Mothe Le Vayer, dans un opuscule destiné à l'Instruction de Monseigneur le Dauphin publié en 1640, loue la peinture et particulièrement Raphaël, Titien, le cavalier d'Arpin et Lanfranco. Huit ans plus tard, dans une lettre dédiée à cet art, à partir des artistes fameux de l'Antiquité, le premier nom parmi les Modernes qui lui vient, par comparaison avec Timanthe, est précisément Rubens et sa galerie du Luxembourg. Viennent ensuite Caravage, Dürer, Michel-Ange, Raphaël, Romanelli, Bassano, Tempesta, Mellan. Les deux sur lesquels il insiste en citant un ouvrage visible à Paris, Rubens et Romanelli, ce dernier venant de peindre un appartement du palais du dédicataire de la lettre, le cardinal Mazarin, sont évidemment des décorateurs posés en rivaux de celui qui, dans ce domaine, était alors en pleine gloire, Vouet - superbement ignoré.

Le cas de Scudéry est peut-être plus parlant encore puisque cet auteur, dans son célèbre Cabinet de 1646 avait rédigé l'évocation d'une Danaé de Vouet mais aussi celle d'un Portrait de la marquise de Montausier en Pallas sur marbre par Stella. Pour les frontispices de ses ouvrages précédents, Le Brun avait été sollicité dans ses jeunes années (Didon, 1637, L'amant libéral, 1638, L'amour tirannnique, 1639, Eudoxe, 1641). En 1649 est publiée un recueil de Poésies diverses dans lequel les références à la peinture ne manquent pas mais n'est nommé pour le louer qu'un seul peintre, Rubens. Comme l'avait noté Jean-Claude Boyer, son éloge suit immédiatement celui de la nouvelle Académie royale de peinture et de sculpture, en butte à l'Ignorance et l'Envie. On peut en rapprocher le Monstre de l'Enfer et l'Envie menaçant Rubens en lesquels l'historien d'art pense reconnaître Vouet. La proximité et le contexte historique rendent très vraisemblable cette identification du condamné par contumace qu'était celui qui dominait la scène parisienne depuis son retour de Rome en 1627 - qui avait supplanté Rubens au palais du Luxembourg, d'ailleurs.

Ces poésies ont été conçues entre février 1648 et la création de l'Académie et juillet 1649. Le privilège du recueil est accordé par le roi le 26, moins d'un mois après la mort de Vouet le 30 juin. À la lecture de l'éloge de l'institution, de son Triomphe, on peut même se demander si le texte n'a pas été au moins modifié après. Œuvres de circonstances, ces lignes confirment aussi la réputation toujours vivace de Rubens.

Pierre Daret d'après Charles Le Brun,
frontispice pour L'amant libéral, 1638
Gravure. 19,2 x 15 cm. Lyon, B.M.

Les noms convoqués par nos deux auteurs ne dessinent pas vraiment un goût particulier et cherchent plutôt, au fond, à rassembler des styles divers, du fort clair-obscur de Caravage au classcisme de Raphaël en passant par les styles plus expressifs de Dürer et Michel Ange ou le coloris de Titien, et tout cela pour exclure Vouet. L'intention est d'autant plus significative que les liens de Scudéry avec Le Brun existent. Or j'ai souligné ailleurs sur ce site à propos de ce dernier aussi bien la longue résistance à l'ascendant de Vouet que la méditation de la leçon de Rubens; cela, au moment de fournir des dessins pour les ouvrages de Scudéry, plus ou moins vers le temps des relevés de Laurent de La Hyre, et alors que s'affirme l'atticisme sous l'impulsion d'un Stella, qui imprègne pareillement, alors, l'art de Le Brun...

Ces remarques visent à mettre en évidence de possibles associations ou rapprochements loin des classifications mises en place par l'histoire de l'art - par exemple en tablant sur le débat dessin/coloris qui se développe plus tard. Or si Stella ne participe pas à la création de l'Académie, occupé à la mise en place de son atelier familial, les liens avec certains de ses fondateurs, tel La Hyre et vraisemblablement un Charles Errard, participant au cercle des frères Fréart, lui donnaient accès aux débats qui pouvaient l'agiter. Le contexte artistique particulier a pu ramener à son attention l'exemple du Flamand comme un des nombreux outils esthétiques dont il a pu se servir au long de sa carrière - et qu'il avait déjà sollicité en Italie. Rubens n'est pas encore perçu, manifestement, comme le pôle opposé de Poussin - signalé sur le chantier du Luxembourg, soit dit en passant - sur la base de l'opposition entre coloris et dessin. Il faudra attendre un autre contexte de luttes d'influences pour voir émerger le débat : l'opposition de Pierre Mignard et Charles-Alphonse Dufresnoy à la position dominante, cette fois, de Charles Le Brun, puis l'intervention de Roger de Piles dont on soupçonne les visées commerciales, autour de la collection du duc de Richelieu... dédicataire des Poésies diverses de Scudéry. À nouveau contre le tout-puissant Le Brun.

Tout autant que l'intérêt pour l'élève du bien-aimé Raphaël, Giulio Romano, Rubens peut donc avoir joué un rôle déterminant dans la tension nouvelle, aux types puissants, qui marque le style de Stella des dernières années de sa vie; à commencer par notre Nativité. À ce titre, on aurait tort de la balayer d'un revers de la main, au prétexte d'un discours convenu atténuant l'originalité de l'artiste et le grand amour qu'il avait pour son art, le rendant apte à faire fructifier le regard sur ses confrères jusqu'au soir de sa vie, quitte à étonner.

S.K., Melun, juin 2025

Jacques Stella Vierge 1650 La Vierge tenant l'Enfant qui caresse le petit saint Jean
1650


Coll. part.
Huile sur marbre noir.

33 x 25 cm.

Signé et daté dans le rideau : 1650 STELLA

Historique :
saisie révolutionnaire? don Alexandre Lenoir à l'impératrice Joséphine le 1er juin 1804; La Malmaison, inventaire après décès de Joséphine, 1814, n°1064; attribué à la reine Hortense de Beauharnais (1783-1837) lors du partage; vente Augsbourg, 1819, n°20 (finalement plus à vendre?); vente Louis-Napoléon Bonaparte, Londres 20 août 1840, n°140.

Bibliographie (en dernier lieu):

- Cat. expo. Lyon-Toulouse, 2006, p. 192

- Jacques Thuillier 2006, p. 123
Le thème de la tendresse familiale est récurrent chez Stella et participe de son goût autant que de sa spiritualité. On trouvera ci-contre un exemple contemporain gravé par Claudine Bouzonnet Stella. Ici, elle s'exprime entre les deux enfants, Jésus et Jean-Baptiste, et sert de vecteur à l'Histoire, vers le tragique destin du Christ : pour témoigner de son affection - son amour de l'humanité, incarnée par Jean -, ce dernier est près de s'échapper des bras de sa mère pour aller à la rencontre de l'enfant qu'accompagne le symbole de son sacrifice, la croix et la banderolle inscrite Ecce Agnus Dei. Ainsi manifeste-t-il l'acceptation du destin que son cousin annonce.

L'historique ne manque pas de prestige, puisque le tableau a été donné par Alexandre Lenoir (1761-1839) à l'impératrice Joséphine en 1804. Le donateur avait été notamment gardien du dépôt des Petits-Augustins lors de la Révolution. La tourmente a pu lui mettre ce marbre dans les mains. Lors d'une entrevue, Gilles Chomer avait attiré mon attention sur le chiffre brodé sur la frange du rideau : il y voyait celui de Louis XIV, ce qui l'incitait à penser à une commande royale. Son intuition me semble juste et permettrait d'étoffer un peu le catalogue de ce que la couronne peut lui avoir demandé, qui reste sans réelle mesure avec ce que suggèrent les sources.

Le soin apporté par Stella vient, en quelque sorte, confirmer l'importance du commanditaire : le lourd rideau de velours, élément décoratif autant que de mise en scène protégeant l'enfance du Christ, à nous seuls révélée, est brodé d'or. Ce détail nous rappelle la remarque de Félibien :
Il fit plusieurs tableaux sur de la pierre de parangon, & y peignoit des rideaux d’or par un secret qu’il avoit inventé.
En outre, la peinture témoigne de la monumentalité recherchée alors jusque dans un simple sujet de dévotion. Elle s'impose d'abord par le choix de placer haut la tête de la Vierge, renforçant le sentiment d'une Madone au long cou à la Parmigianino. Il se peut que l'émulation avec Lubin Baugin, rentré d'Italie en 1640 avec un style marqué par le maniérisme de Parme l'y ait incité mais le fruit est tout autre que celui, au raffinement sentimental, ethéré, de son confrère. Signes de l'évolution de Stella, le canon s'allonge et les formes se font généreuses, le drapé se durcit, se casse plus volontiers, les carnations s'affermissent. Ces années sont celles de la recherche d'équilibre entre sourire et gravité, résumée dans l'échange entre les deux enfants.

S.K., Melun, novembre 2016

Claudine Bouzonnet Stella d'après Jacques Stella
Vierge à l'Enfant caressant le petit saint Jean que lui présente sainte Élisabeth
Gravure. BnF
Jacques Stella Vierge 1650
Jacques Stella Vierge bouillie 1651 La Vierge donnant la bouillie à l'Enfant
1651


Coll. part.
Huile sur toile circulaire.

Diamètre : 71,5 cm.

Signé et daté sur le pupitre : STELLA F 1651
Jacques Stella Vierge bouillie 1651 signature
Historique :
Coll. part. Vente Bonhams Londres 5 décembre 2012, n°103; galerie Eric Coatalem, 2013 (Paris-Tableau).

Bibliographie :

- «L’exposition Jacques Stella : enjeux et commentaires», site La tribune de l’art, mis en ligne le 29 décembre 2006 (fig. 27).
- Hélène Lebédel-Carbonel, catalogue de l'exposition Peintures du musée du Château de Blois, XVIè - XVIIIè siècles, Blois, 2009 (sous n°21).
Jacques Stella Sainte famille Dijon 1651 Jacques Stella Petit menage Dans les sujets peints par Stella sur la vie domestique de la Sainte Famille, il semble avoir privilégié sur le tard la nourriture de l'Enfant et ses préparatifs. La bouillie s'invite ainsi dans ce tableau, mais aussi dans celui de Dijon (ci-contre 1, notice à suivre), cuisinée par un ange comme dans le « Petit ménage »; lequel est sans doute la peinture en collection particulière (2) préparée par un dessin dans la collection Orsel au XIXè siècle, plutôt que celle de Toulouse (3); enfin, dans une gravure de Claudine Bouzonnet Stella (5) et dans le tableau de Blois (4). Ce dernier partage avec la version qui nous occupe le motif burlesque de l'angelot gonflant ses joues pour souffler sur les braises et maintenir la bouillie au chaud. Pour autant, les variations ne manquent pas.

Ainsi, en comparaison du tableau de Blois, on ne peut que remarquer un âge différent : l'Enfant est désormais libéré des langes contraignants du tout premier âge. La bouillie est devenue pour lui une habitude, capable d'éveiller son intérêt et son appétit : un vague sourire se dessine sur son visage. Il a d'ailleurs déjà saisi une pomme qu'il tient dans sa main gauche, tandis que de la droite, il indique la cuillère. Le symbolisme caché dans cette scène de la vie quotidienne est clair : la pomme sert à évoquer le péché originel que le Christ vient abolir; le repas qu'il prend annonce le sacrement de l'Eucharistie, qu'il instituera.

La gravure de Claudine d'après une invention de Stella (peinture ou dessin?) semble s'insérer entre les deux, dans la croissance de l'Enfant : il doit encore s'allonger sur les genoux de sa mère. On y trouve le même nombre de personnages que dans notre tondo, l'angelot ayant soustrait l'écuelle du réchaud pour la présenter à la Vierge. La légende de la gravure tiré du livre de la Sagesse de Salomon (7,1), Je suis moi-même un homme mortel, comme les autres, situe décidément le sujet dans un quotidien qui doit parler à tout un chacun et auquel il donne une coloration spirituelle, au regard de la finitude de l'existence.

Le point de vue suggère que le tableau était non pas une peinture de dévotion pour amateur, mais bien un élément intégré à un décor le plaçant assez haut. La petite table portant le réchaud en vient à ressembler à un prie-Dieu, comme pour sacraliser le repas. La puissance des formes, la consistance des drapés et l'apparence sculpturale du tout ne sont qu'atténuées par les expressions tranquilles sinon souriantes que font naître les efforts de l'angelot. Ainsi, si la méditation proposée est grave, sinon tragique, Stella souhaite mettre en avant la confiance et l'assurance du salut qu'incarne l'Enfant.

S.K., Melun, octobre 2016

1. Jacques Stella
Sainte famille, saint Jean et l'agneau, un ange préparant la bouillie, 1651
Toile. 39 x 53,5 cm. Dijon, Musée des Beaux-Arts
2. Jacques Stella
Sainte famille dite « le Petit Ménage »
Toile. 36,5 x 46,5 cm.
Neuilly, coll. part. (en 1993-1995)
Jacques Stella Sainte famille bouillie 1651
3. Jacques Stella
Sainte famille à l'ange préparant la bouillie, Joseph séchant le lange
Toile. 45 x 35 cm. Toulouse, musée des Augustins
4. Jacques Stella
Vierge donnant la bouillie à l'Enfant
Toile. 66 x 52 cm. Blois, château-musée
Jacques Stella Sainte famille bouillie 1651
5. Claudine Bouzonnet Stella d'après Jacques Stella,
Vierge donnant la bouillie à l'Enfant
Gravure. Paris, BnF
Jacques Stella Sainte famille bouillie 1651
Jacques Stella Sainte Famille agneau 1651 Sainte Famille, l'agneau, le petit saint Jean et un ange préparant la bouillie ou L'enfance du Christ
1651


Dijon, Musée des Beaux-Arts
Huile sur toile. 39 x 53,5 cm.

Signé et daté en bas à droite : Stella 1651

Historique :
Vente Paris, 20 février 1797, lot 69 (toile, 15 pouces sur 18; prov. de Jean-Denis Papillon de la Ferté; J.B.P. Lebrun, expert). Vente Christie's Londres, 1er février 1952, n°116 (acquis par Duff). Vente Christie's Londres, 18 juillet 1978, n°157; Londres, galerie Heim; acquis par le musée en 1981.

Bibliographie :

- Cat. expo. Lyon-Toulouse, 2006, p. 193, cat. 113
- Jacques Thuillier 2006, p. 164
- Mathieu Gilles, Musée des Beaux-Arts de Dijon. L'œuvre du mois. Jacques Stella, L'enfance du Christ, juin 2009
Jacques Stella Sainte famille agneau Rousselet Jacques Stella Sainte Famille Cherbourg Je n'ai pas vérifié la date, ce qui appelle, pour l'heure, aux réserves d'usage. Néanmoins, la correspondance stylistique avec les oeuvres de cette année me semble suffisante pour l'intégrer, dès maintenant, dans cette page. La toile de Dijon combine deux inspirations propres à Stella : le thème de la Sainte Famille au mouton, sans doute à partir de celle du Prado de Raphaël, et le motif de l'ange préparant la bouillie, évoqué dans la notice précédente, accompagné d'un petit chat comme dans le tableau de Toulouse. Le premier a pour prototype une composition perdue gravée par Gilles Rousselet avec pour légende le texte de l'Ecclésiaste (47, 3) disant de David qu'il a joué dans sa jeunesse avec les lions comme avec des agneaux, et qu'il a traité les ours comme il aurait fait les petits des brebis; sentence appliquée au Christ enfant, l'agneau symbolisant son sacrifice sur la croix. Comme en d'autres circonstances, Stella voile par un sujet souriant et familier la gravité et la souffrance promises à Jésus. Mathieu Gilles a également relevé à Dijon la branche d'oliver évoquant l'Entrée à Jérusalem et la fiole transparente sur la cheminée, symbole de la Vierge.

La toile s'inspire directement de l'ardoise de Cherbourg, dont elle reprend sans variante les différents personnages. Elle ouvre la composition, en largeur, par une échappée vers une autre pièce dans laquelle un ange est agenouillé devant la cheminée pour y réchauffer la bouillie. Ce motif semble particulièrement travaillé durant ces années (cf. notice précédente), en sorte qu'il pourrait, à lui seul, avoir valeur d'actualisation. L'historien de l'art ne saurait s'en contenter : il faut aussi relever la profonde transformation du style de l'artiste, au point que la peinture la plus minérale n'est pas celle sur ardoise mais sur toile. La fermeté des drapés et des carnations, la sculpturalité des visages appartiennent bien à ses dernières années.
Gilles Rousselet d'après Jacques Stella
Sainte famille, saint Jean et l'agneau
Gravure.
Jacques Stella
Sainte famille avec saint Jean conduisant l'agneau
Ardoise. 51,5 x 40 cm.
Cherbourg-Octeville, musée d'art Thomas-Henry
Jacques Stella Sainte Famille agneau 1651

La régularité avec laquelle Stella joue ainsi sur des motifs, par la variation, tout au long de son existence oblige à s'interroger à propos de ce tableau, qui semble malicieusement mettre en scène le procédé. En effet, dans la composition de Cherbourg, l'usure paraît avoir fait disparaître le motif du rideau (d'or?) accroché à la colonne et dans lequel les angelots s'enroulent. À Dijon, le rideau, qui servait de séparation entre les deux pièces, est soulevé par les mêmes pour dévoiler l'ajout à la composition antérieure, comme pour s'amuser de sa faculté à se renouveler.

S.K., Melun, novembre 2016

Table générale - Table Stella - Catalogue Jacques Stella : Ensemble - Au temps de la Fronde (1649-1651), mosaïque
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